De la dictature du scientifique

L’autre soir, j’étais tranquillement installé dans mon canapé, attendant patiemment que la perfection faite femme (ndla : mon épouse dévouée) ait achevé les préparatifs de mon dîner non sans m’avoir servi un verre de cet excellent bourbon Blanton’s Gold Edition que je fais venir spécialement du Kentucky et mes mules en cuir de chez Blancheporte, quand le générique wagnérien, revisité par Bob Sinclar, du 20h de TF1 me tira de la douce torpeur dans laquelle j’étais alangui. Dès l’ouverture de son one-man-show quotidien, Gilles Bouleau nous annonce la couleur. Il a un invité spécial, un « grand témoin » qui va, en plus de son auto-promo, nous livrer un point de vue vif, acéré et moderne sur le monde en ponctuant les reportages de ses interventions décisives : j’ai nommé Albert Jacquard.

La caution scientifique, c’est comme au tribunal, tu payes pour l’écouter !

Aucun jeunisme dans mes propos ! Il n’est pas interdit à un pensionnaire de la RPA « les lilas d’antan » de nous apporter son éclairage sur la France de René Coty (ah bon, c’est plus Coty le président, bon ben Giscard d’Estaing alors !) tout comme Gilbert Montagné pourrait parfaitement nous gratifier d’une critique cinématographique du dernier opus de Yann Arthus-Bertrand. Non, ce qui m’a conduit ce soir là aux portes de la violence conjugale, gratifiant mon irréprochable compagne d’un dédain qu’auraient condamné les chiennes de garde, c’est lorsque celle-ci voulu acquiescer aux propos ineptes de l’invité du soir. C’est qu’on lui demande son avis à Monsieur Jacquard. Et ce con, il le donne. Il a pourtant l’air bien sympathique, Albert, malgré ses faux airs de lutin du Père Noël. Le problème ce que quand on est scientifique, prix Nobel a fortiori, on a le droit d’avoir un avis sur tout. La faim dans le monde ? un avis. Le chômage des jeunes ? un avis. La désindustrialisation de la France depuis les années 80 ? un avis. La parthénogénèse du poulpe en milieu aquatique ? un avis. Ça s’appelle la « caution scientifique ». Bon au début, l’idée c’était plutôt d’inviter un mec spécialiste du sujet dont on parle pour qu’il nous éclaire de ses lumières. Sauf que maintenant, plus besoin de sociologues, de géopoliticiens ou de philosophes, un bon physicien nucléaire ou chirurgien cardio-thoracique et le tour est joué…

T’as fait tes devoirs ?

Si cela ne concernait que les médias, on pourrait peut-être échapper à une fin du monde certaine. Plus personne ne regarde le journal de vingt heures de TF1 depuis longtemps. Mais c’est que ce virus intellectuel est en passe de supplanter le « pliage des métaux en 4ème  techno » dans le palmarès des plus grosses conneries engendrées par notre bien-aimée éducation nationale. Tous petits déjà, on tente, à grand renforts de problèmes de trains qui partent de deux gares distantes de 100 kms et roulant à la même vitesse qu’une baignoire se remplissant d’eau malgré la fuite de son siphon, de mieux nous faire comprendre combien si on est pas bon en maths, on peut tout de suite remballer les gaules et renoncer à remplir sa bourriche intellectuelle. Au fil des années, la sélection s’accentue. Il paraît même qu’il y des classes où les disciplines scientifiques deviennent majeures. Bon, moi je ne sais pas, j’ai arrêté l’école à 16 ans…en CE2. Les meilleures élèves (les filles en fait) sont même forcées d’aller dans les classes scientifiques histoire que Marie Curie se sente moins seule. Et après on stigmatise les talibans qui contraignent leurs filles à la burka ! Moi  je connais des ados qui préféreraient se coller un voile sur la tête plutôt que de bouffer des calculs d’intégrales. Ah il est beau le pays des droits de l’homme ? Pas étonnant qu’avec un tel bourrage de crâne, ceux qui sont venus à bout d’études scientifiques en veuillent à la terre entière et s’alcoolisent pour rendre grâce à Bacchus.

Socrate en reboirait la ciguë

Pourtant le monde ne fut pas toujours ainsi. Sokràtes (le grec, pas le brésilien) jeune éphèbe frottant le galbe de ses cuisses juvéniles sur les bancs de l’école athénienne, devait exceller, sous peine de sanction, dans nombre de disciplines.  A commencer par la poésie. Alors qu’aujourd’hui, une prof de français de 3ème peut atteindre l’orgasme rien qu’avec un texte de Grand Corps Malade récité sans faute. Surtout, ce n’est pas dans les mathématiques que s’accomplissait le talent des jeunes élites grecques mais bien dans la musique ! Considérée alors comme un accomplissement en matière d’éducation, elle complétait la philosophie, mère de toutes les disciplines. C’est  pourtant à ces mêmes grecs que nous devons l’axiome d’Euclide, le théorème de Pythagore, la féta, le Parthénon en ruines ou encore la destruction de l’Union Européenne. Preuve qu’à part nous avoir refourgué Nikos, ces grecs ne font pas que des conneries.

Au moins, au journal crié de 20h à Athènes, Albert Jacquard ne venait la ramener à tout bout de champ. Tu me diras, on tend aussi souvent le micro aux stars de cinéma. Quand je vois que Sandrine Bonnaire aura utilisé en tout et pour tout 12 mots pour livrer une analyse étayée sur les accords compétitivité-emploi, les 35 heures, le féminisme moderne, les responsabilités dans le drame de l’Aquila et les clichés occidentaux sur la société chinoise, on se dit que, le même soir, sur la 3, Taddeï aurait mieux fait d’inviter Albert Jacquard !

Gabriel de Calomnie

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s