Soyez un perdant !

Jeune étudiant en droit, avançant crânement sur la voie du succès et de la réussite sociale, pantalon tout pli devant et chemise bien repassée, je m’acharnais à éplucher avec application le manuel de droit constitutionnel de Pierre Pactet dans la douce lumière du soir de la bibliothèque universitaire. J’ignore si c’est à cette période qu’a germé en moi la tendance immodérée à la procrastination ou s’il s’agissait d’une qualité innée que je n’avais osé laisser éclore jusqu’alors.

Dans le catalogue des qualités naturelles au dessus de la moyenne dont j’ai la chance de disposer, il en est pourtant une qui ne doit rien au hasard et hérite toute son existence de ces deux années où j’entrais de plain-pied dans les méandres de la loi française. Je ne parle pas du galbe de ce corps d’éphèbe longuement peaufiné, au prix de litres de sueur et de sang, sur les machines de torture de la salle de sport du Domaine Universitaire de Limoges. Je vous parle d’un but qui s’est imposé à moi comme le vibrato de Céline Dion sur des paroles de Jean-Jacques Goldman, l’échec.

Dieu dit « Fiat defectum » et defectum fuit

Alors que certains voient leur vie basculer à la lecture de Proust, Nietzsche ou Guillaume Musso, la révélation prit pour moi la forme d’un lourd pavé de 109 pages édité par Michel Lafon, autant vous dire du haut de gamme, et commis par le philosophe Dominique Farrugia. Ne cherchez pas sur wikipédia dans les penseurs italiens du 16ème siècle. Il s’agit bien de l’ancien nul, reconverti pour l’occasion en écrivant-penseur. Au fil de ces lignes de haute volée, l’auteur exprimait avec un sens aigue du concret et un pragmatisme remarquable les meilleures recettes pour s’assurer d’un échec certain, tant dans sa vie personnelle que professionnelle.

Ma première expérimentation des techniques prônées tourna court. Suivant les recommandations, je me plaçais debout faisant face au mur blanc de mon petit appartement de labeur pour me laisser tomber, front en avant, à plusieurs reprises contre ledit mur. Oui ! Là vous vous dites que c’était vraiment très con, mais sur le coup, cela m’avait paru être une bonne idée. Pêché de jeunesse ! Ce n’est qu’après m’être remis de la commotion cérébrale due au choc que je pu reprendre plus assidument l’entreprise de démolition de mes ambitions juvéniles.

L’art de réunir les conditions de l’échec

Dans une société où rien ne permet d’exister plus que la réussite sociale, érigée en sacro-sainte valeur, adorée jusque dans les journaux où se succèdent avec indécence les « success stories » les plus improbables (« Bonjour, j’ai gagné 10 millions d’euros en créant un site de rencontre pour couples adultères »), rien n’est plus difficile que l’échec. Echouer n’est il pas aujourd’hui la dernière liberté, l’ultime subversion, la forme la plus aboutie de rébellion contre un ordre sociétal pervers (ahah, ça vous troue de lire une phrase sensée là ?!). J’ai donc décidé de vous livrer aujourd’hui tous les secrets de la contre-performance, m’imposant en cela comme le dalai-lama de la lose, et ainsi devancer George W. Bush dont je sais qu’il convoitait la place depuis qu’il avait déclaré en conférence de presse en 2004 que « les gynécologues sont incapables de pratiquer l’amour » ! Les premiers pas sont faciles. Commencez par arrêter de vous laver. L’effet se fait généralement (re)sentir très rapidement. Vous pouvez y ajouter la suppression définitive de toute relation humaine. Complétez votre panoplie par les fringues de Garcimore et là, vous êtes franchement sur la bonne voie. Mais la principale leçon à retenir pour, à coup sûr vous planter, c’est le « SSD ». Saoul, Seul et Dénudé. Le premier de ces trois critères étant immanquablement susceptible d’attirer ses deux suivants à vous. Choisissez donc une boite de nuit rurale dans un département humide (Creuse, Cantal, Calvados) et évertuez-vous à y passer au moins deux soirs par semaine, avec une préférence pour le mercredi si l’établissement est ouvert. Au besoin, déménagez dans l’un de ces départements pour vous épargner les trajets. Revendez votre véhicule pour vous offrir une Clio Sport, faites l’acquisition d’une gourmette qu’on voudra massive et gravée « Mickael » même s’il ne s’agit pas de votre prénom. Pour les choix vestimentaires, vous êtes assez libre puisque l’objectif est de finir nu chaque semaine et ce avant 2h du matin dans la boite choisie. Voilà, vous y êtes. L’échec est proche, encore un effort. Au besoin, insultez vos voisins et provoquez toute personne que vous jugez capable de vous éclater consciencieusement la gueule.

Si avec ça je ne fais pas de vous des losers, vous n’avez plus qu’à passer le casting de Secret Story…

Gabriel de Calomnie

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