Le vrai-faux retour des bonnes manières

Une fois n’est pas coutume, je cède à l’appel de l’ire sur un sujet qui m’est cher et se trouve aujourd’hui trop souvent malmené. Je ne cesse d’entendre autour de moi des gens se plaindre de la mauvaise éducation des autres, des jeunes en particulier.

Pas un comptoir de bistrot où l’on ne fustige « ces jeunes starlettes du foot nanties et mal (pas) élevées », pas un article où l’on ne lise des enseignants se plaindre de la démission des parents et des lacunes de nos enfants en matière de vie en société.

La situation atteint même le paroxysme de l’incohérence quand est réclamée, à grands renforts de « c’était mieux avant », le retour de la morale à l’école. C’est certain, commencer sa journée par un bon rappel aux règles morales ne peut faire de mal à personne. Ce faisant, on se dit même que, parmi les bénéfices collatéraux, on reviendrait à un niveau d’orthographe moyen digne de Jules Ferry dans les collèges de banlieue. Presque une solution miracle…

La mauvaise éducation n’est pas toujours là où l’on pense

Quitte à être franchement à contre-courant, me voilà prêt à dénoncer une hypocrisie absolue. Les chantres de la bonne éducation et assaillants des insuffisances comportementales des autres sont les premiers à piétiner les bonnes manières, dans leurs vies quotidiennes comme dans leurs représentations sociales.

Evidemment, le statut social privilégié, obtenu ou hérité, reste un formidable bouclier contre toute suspicion de mauvaises manières et même souvent le glaive pourfendeur des errances des autres. Car s’il est bien une chose que l’éducation apprend, c’est comment mal se comporter sans que l’on puisse venir vous en compter.

Je suis souvent surpris (mais ne devrais-je plus l’être) par une personne supposée éduquée se fendant d’un commentaire désobligeant ou reprenant son interlocuteur et camouflant le tout derrière un rire sonore. Ces mêmes « bien élevés » sont également les premiers à abuser de leur smartphone au détriment du plus élémentaire des savoir-vivre.

Bien élevé, bien portant, mangeant bio, propre, sportif, heureux…

Comme il faut être, dans ce monde si imparfait, parfait en tous points de vue, l’éducation n’échappe pas à la règle. Après la « Nadine de Rotschild Academy » pour banquier suisse en mal de formalisme, après les divers coachs comportementaux s’évertuant à convertir le gentil plouc du coin aux joies du dandysme, voici donc venu la chronique 100% bonnes manières dont se fend chaque semaine l’émission 100% Mag.

Passons sur les « détails qui tuent » concernant le chroniqueur (liaisons douteuses, formulations erronées…et les manches de chemise trop longues) pour nous concentrer sur l’essentiel. Les conseils donnés relèvent-ils du savoir-vivre ? Il n’est certainement pas inutile de rappeler qu’on présente ses excuses (et non pas « on s’excuse » !) lorsqu’on renverse un verre de vin. De même, complimenter la maitresse de maison qui vous reçoit n’est peut-être pas évident pour tous. Mais proposer de faire passer devant soi une dame en montant un escalier tient vraiment du défaut de galanterie. D’autant plus si celle-ci porte une mini-jupe !

Les quelques preuves de bonne éducation qu’il est aujourd’hui bienvenu de donner  en société sont clairement établies mais ne relèvent absolument pas du savoir-vivre.

Ce sont simplement des points d’ancrage qui alimentent le fonctionnement de communautés sociales pour être bien sûr d’être entre-soi ! Des signes de reconnaissances préservant un groupe contre toute mixité sociale intempestive.

Le règne des mal-élevés

Ces signes sont bien sûr des leurres. Des vernis de bonne éducation masquant la profonde domination des mauvaises manières. Celui qui aujourd’hui s’évertuerait à respecter en tout temps et en tous lieux les principes du savoir-vivre aurait la même espérance de vie qu’un piéton sur la bande d’arrêt d’urgence ! Il serait invisible, relégué au rang des anonymes par ceux qui prennent.

Celui qui se sert, bouscule les codes (souvent) et les autres (parfois) est le fer-de-lance de notre société. On dit de lui qu’il sait forcer sa chance, que son énergie emporte tout et qu’un tel déploiement vaut bien d’écorner un peu le manuel des usages.

Il s’agit de la conséquence directe de notre sacro-sainte culture du résultat. L’intention louable de vouloir atteindre un but a fait l’objet d’une exégèse tendant vers « tous les moyens sont bons ». En en appelant à la morale ou aux bonnes manières, non seulement on pose un voile pudique sur le mal plus profond qui ronge notre vivre-ensemble mais on se donne également l’illusion d’un retour à une société plus respectueuse.

On peut ainsi tranquillement reprocher aux uns de ne parler ni écrire correctement tout en continuant d’ignorer son voisin ou de malmener les plus faibles. La politesse serait-elle réservée à un groupe de gens choisis ? Certaines personnes mériteraient-elles nos égards et d’autres non ?

Pour plaider enfin positivement pour un véritable retour des bonnes manières, dans un tel environnement ouvert aux luttes, je dirais qu’elles nous donnent au moins un semblant de civilisation…

Gabriel de Calomnie

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